Amin Maalouf

 

 

Amin Maalouf

Les identités meurtrières, Amin Maalouf, Editions Grasset, 1998.

« L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit pas ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon un dosage particulier qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre. »

« Mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne. »

« En extrapolant à peine, je dirai : avec chaque être humain, j’ai quelques appartenances communes ; mais aucune personne au monde ne partage toutes mes appartenances, ni même une grande partie de celles-ci ; sur les dizaines de critères que je pourrais aligner, il suffirait d’une poignée pour que mon identité spécifique soit nettement établie, différente de celle d’un autre, fût-il mon propre fils ou mon père. »

« L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence. Bien des livres l’ont déjà dit, et abondamment expliqué, mais il n’est pas inutile de le souligner encore : les éléments de notre identité qui sont déjà en nous à la naissance ne sont pas très nombreux – quelques caractéristiques physiques, le sexe, la couleur…Et même là, d’ailleurs, tout n’est pas inné. »

« Pour prendre la mesure de ce qui est véritablement inné parmi les éléments de l’identité, il y a un jeu éminemment révélateur : imaginer un nourrisson que l’on retirerait de son milieu à l’instant même de sa naissance pour le placer dans un environnement différent ; comparer alors les diverses identités qu’il pourrait acquérir, les combats qu’il aurait à mener et ceux qui lui seraient épargnés…Est-il besoin de préciser qu’il n’aurait aucun souvenir de sa religion d’origine, ni de sa nation, ni de sa langue, et qu’i pourrait se retrouver en train de combattre avec acharnement ceux qu auraient dû être les siens ? »

« Dès le commencement de ce livre, je parle d’identités meurtrières – cette appellation ne me paraît pas abusive dans la mesure où la conception que je dénonce, celle qui réduit l’identité à une seule appartenance, installe les hommes dans une attitude partiale, sectaire, intolérante, dominatrice, quelque fois suicidaire, et les transforme bien souvent en tueurs, ou en partisans des tueurs. Leur vision du monde en est biaisée et distordue. »

« Tous les massacres qui ont eu leu au cours des dernières années, ainsi que la plupart des conflits sanglants, sont liés à des dossiers identitaires complexes et fort anciens ; quelquefois, les victimes sont désespérément les mêmes, depuis toujours ; quelquefois, les rapports s’inversent, les bourreaux d’hier deviennent victimes et les victimes se transforment en bourreaux. »

« A l’ère de la mondialisation, avec ce brassage accéléré, vertigineux, qui nous enveloppe tous, une nouvelle conception de l’identité s’impose – d’urgence ! Nous ne pouvons nous contenter d’imposer aux milliards d’humains désemparés le choix entre l’affirmation outrancière de leur identité et la perte de toute identité, entre l’intégrisme et la désintégration. Or c’est bien cela qu’implique la conception qui prévaut encore dans ce domaine. Si nos contemporains ne sont pas encouragés à assumer leurs appartenances multiples, s’ils ne peuvent concilier leur besoin d’identité ave  une ouverture franche et décomplexée aux cultures différentes, s’ils se sentent contraints de choisir entre la négation de soi-même et la négation de l’autre, nous serons en train de former des légions de fous sanguinaires, des légions d’égarés. »