De l’après-Huntington à l’interculturel ? ( 1 )
par Issa Asgarally
Avant de répondre à ces questions, cruciales pour l’avenir du monde, il faudrait dégager et analyser les idées essentielles de ce discours adressé au « monde arabo-musulman ». Mais d’abord un bref rappel de la théorie de Huntington.
Que dit Huntington ? Avec la fin de la guerre froide marquée par l’implosion du communisme, les guerres seront désormais civilisationnelles. » A partir de six caractéristiques particulières, il identifie les “sept civilisations majeures d’hier et d’aujourd’hui: les civilisations chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale, d’Amérique latine et africaine. Comme j’ai tenté de le démontrer dans mon essai « L’interculturel ou la guerre » (2005 ), un examen minutieux de cette identification et de ces caractéristiques met rapidement au jour des incertitudes, des contradictions, pour dire le moins, surprenantes : utilisation d’un terme générique pour désigner de vastes aires géographiques aux cultures variées, incertitude totale sur le plan purement historique, application des mots “culture commune” à des pays“multiethniques et pluriculturels”, caractérisation consistant à nommer certaines civilisations selon des religions et d’autres selon une aire géographique restreinte.
Au fond, bien qu’il s’en défende, la thèse de Huntington est une forme de multiculturalisme à l’échelle mondiale . Il ne veut pas que le monde soit comme l’Amérique. Et il ne veut pas non plus que l’Amérique soit comme le monde. Ce qu’il veut c’est que l’Amérique garde son « identité occidentale », c’est-à-dire soit monoculturelle et que les autres « Etats phares et les Etats qui leur sont apparentés » gardent chacun sa civilisation spécifique. Le multiculturalisme à la Huntington, c’est un monde de monoculturalismes, plus précisément sept, avec cependant l’Occident ( l’Amérique et l’Europe) au sommet de la hiérarchie…
Huntington dit que c’est parce que les cultures et les civilisations sont si différentes aujourd’hui que nous devons accepter l’idée qu’elles vont se heurter, que leurs rapports ne peuvent qu’être conflictuels. Mais l’histoire des cultures et des civilisations montre qu’elles ne sont nullement monolithiques et imperméables, que des rapports de partage peuvent s’instaurer entre elles. Le « choc des civilisations » est en fait un choc de définitions hâtives et superficielles, de généralisations abusives.
Dans son discours du Caire, le Président Obama dénonce précisément la démarche qui consiste à définir nos relations par nos différences, ce qui est l’un des fondements du multiculturalisme en général et de la théorie de Huntington en particulier.: « So long as our relationship is defined by our differences, we will empower those who sow hatred rather than peace. » ( 4e paragraphe ). Et plus directement : « It is easier to start wars than to end them. It is easier to see what is different about someone than to find the things we share.” ( 71e para. )
Pour citer « L’interculturel ou la guerre » : « Il s’agit de revenir sur les divisions et les conflits qui ont nourri pendant des décennies l’hostilité et la guerre, de les concevoir autrement. Non pas de réduire la différence, car force est de reconnaître le rôle constitutif des différences naturelles et culturelles dans les relations humaines. Mais de remettre en question l’idée que la différence implique nécessairement l’hostilité, un ensemble réifié et figé d’essences antagonistes, et une connaissance réciproque, construite sur cette opposition, qui considère l’autre comme un adversaire. »
Face au culte des différences, il importe de rappeler constamment notre condition commune d’êtres humains. Le Président Barack Obama le fait à plusieurs reprises dans son discours. “…firm in my belief that the interests we share as human beings are far more powerful than the forces that drive us apart. » ( 6e para. ). Ou encore : « That is the responsibility we have to one another as human beings.” ( 16e para. ) L’interculturel consiste justement à privilégier l’unité fondamentale des hommes et des femmes en tant qu’êtres humains avant d’explorer leur différence incontournable. Le multiculturalisme est la démarche inverse.
Un autre constituant de l’interculturel est la lutte contre les stéréotypes et les idées reçues. « L’interculturel peut et doit contribuer à la solution de la crise actuelle en proposant des analyses de l’opinion établie, des mythes et des stéréotypes qui sont devenus à la fois les symptômes et la cause de la situation actuelle. »
Dans son discours, le président Obama dit son intention de combattre les stéréotypes négatifs de l’Islam : « And I consider it part of my responsibility as President of the United States to fight against negative stereotypes of Islam wherever they appear. “ ( 10e para.) Et un peu plus loin, il rappelle que la dénonciation des stéréotypes ne doit pas être à sens unique: “But the same principle must apply to Muslim perceptions of America. Just as Muslims do not fit a crude stereotype, America is not the crude stereotype of a self-interested empire.” (11e para. )
Comme le Président Obama, Edward Said a dénoncé ces stéréotypes de l’Islam dans « Covering Islam : How the Media and the Experts Determine How We See the Rest of the World”. Et il a écrit un article,“The Other Face of America”, pour combattre les stéréotypes de l’Amérique.
Ne serait-ce que pour ces deux raisons, le rappel de notre humanité commune et la condamnation des stéréotypes, le discours du Caire est le contre-pied de la théorie de Huntington. Mais force est de reconnaître qu’il comporte également des ambiguïtés et mène à des impasses…
De l’après-Huntington à l’interculturel ? ( 2 )
A la lumière de l’interculturel, voici la seconde partie de l’analyse critique du discours du Président Obama au Caire.
En insistant sur notre humanité commune et en dénonçant les stéréotypes négatifs, le discours du Caire du Président Obama est le contrepied de la théorie de Samuel Huntington. Cependant, on irait à l’encontre de l’invitation du Président Obama à dire la vérité – « …speak always the truth » -- si on taisait les ambiguïtés et les impasses dans son discours.
En premier lieu, la reference, implicite, à « races » au pluriel : « And I believe that America holds within her the truth that regardless of race, religion, or station in life, all of us share common aspirations… » ( 14e para.). Egalement : « and racial equality..;” ( 8e para.). Il est vrai que Barack Obama a déjà donné le sous-titre « A Story of Race and Inheritance » à son autobiographie « Dreams From My Father ». Et le titre de « Of Race in America » à un autre ouvrage.
Pourtant il n’y a qu’une race humaine. Pour citer « L’interculturel ou la guerre » : « Il n’y a pas plusieurs races. Il n’y a que le genre humain. La notion de race n’a aucun fondement scientifique, sauf dans le monde des animaux. Parler de races, à l’instar d’un Joseph-Arthur Gobineau ou d’un Ernest Renan, mène toujours à la hiérarchisation de ces ‘races’, ce qui ouvre souvent la voie à la domination, l’exploitation, la persécution et la destruction des ‘races inférieures’ au profit des ‘supérieures’. » La notion de race est l’un des fondements du colonialisme européen, de l’Holocauste et de toutes les autres purifications raciales / ethniques…
En deuxième lieu, peut-être parce que Barack Obama est désormais Président des Etats-Unis, donc Commandant en chef des armées, on trouve dans son discours un certain « respect des valeurs martiales », comme le dirait Noam Chomsky. En parlant des « American Muslims », il déclare : « They fought in our wars… » (9e para. ). Un peu plus loin : « … and we have shed blood and struggled for centuries…” ( 11e para. ). Ces guerres des Etats-Unis, il y en a eu de bien légitimes, comme la Seconde guerre mondiale. Mais il y a eu des guerres honteuses, - et « by choice » -- comme la guerre du Vietnam, que l’Amérique a d’ailleurs perdue. Et il y a surtout le fait que les Etats-Unis ont reversé de nombreux gouvernements démocratiquement élus et provoqué la mort de dizaines de fois les 3 000 morts du 11 septembre. D’ailleurs, le président – avec une honnêteté et un courage exemplaires – reconnaît le rôle de son pays dans le renversement en 1953 du gouvernement iranien de Mossadeq : « In the middle of the cold War, the US played a role in the overthrow of a democratically-elected Iranian government. » Ce qui est inscrit dans notre mémoire, c’est également le renversement du gouvernement démocratique de Salvadore Allende au Chili.
Toujours dans le domaine de l’Histoire, le rappel à juste titre par le Président Obama de l’Holocauste. Mais il aurait pu rappeler, dans le même registre de l’horreur, les innombrables massacres de civils palestiniens, le plus connu étant celui de Sabra et Chatila ( Liban ), immortalisé par Ari Folman dans ce Guernica du cinéma qu’est « Valse avec Bachir ».
En dernier lieu, on l’a déjà reproché au discours du Caire, la réduction du « dialogue » des civilisations au dialogue inter-religieux. Certes, les citations religieuses ne manquent guère dans son discours – « The rights of God’s children », « We know that is God’s vision », « And may God’s peace be upon you » --, le Président étant un Chrétien croyant et pratiquant. Pourtant, le dialogue inter-religieux n’est qu’une dimension de l’interculturel. Sans compter que ce dialogue manque de profondeur et d’efficacité parce qu’on ne reconnaît pas que les religions ont un noyau dur qui s’exclut. Pour citer de nouveau « L’interculturel ou la guerre » : « Le Dieu unique de l’Islam n’est pas la Trinité du Christianisme et encore moins les Dieux multiples de l’Hindouisme. Le Christ est Fils de Dieu dans le Christianisme; il n’est qu’un prophète parmi tant d’autres dans l’Islam qui récuse toute idée de Sainte Trinité. La vénération de la vache par les Hindous s’oppose à son sacrifice lors de la fête commémorant le Sacrifice d’Abraham ( Eid-el-Adha ) en Islam. Les Chrétiens et les Musulmans croient en la résurrection, les Hindous, en la réincarnation… Il serait vain de multiplier les exemples d’une réelle incompatibilité entre le noyau dur des religions. ». La référence du Président Obama à l’histoire d’Isra – « when Moses, Jesus and Mohammed joined in prayer » -- est belle, mais à des années-lumière de la réalité d’hier et d’aujourd’hui. La preuve ? Le Président Obama déclare : “The Talmud tells us : ‘The whole truth of the Torah is for the purpose of promoting peace’. » Dans les faits: Israël est l’Etat du peuple JUIF, comme le précise l’article 7A (1985) de la Loi fondamentale de « La Knesset », que cite Shlomo Sand, professeur d’histoire à l’université de Tel-Aviv. Dans les faits, encore : le bombardement et l’occupation de la bande de Gaza par Israël ont fait environ 1 300 morts, dont 400 ENFANTS. Si la Torah fait la promotion de la paix, personne ne la lit à la tête de l’Etat d’Israël !
Somme toute, le discours du Caire nous fait entrer dans l’ère de l’après-Huntington. C’est une négation de la croyance que « civilizations are doomed to clash » (69e para. ) C’est une avancée considérable. Mais l’interculturel, c’est bien plus que l’absence de « choc des civilisations »…
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