Issa Asgarally

 

Issa Asgarally

L’interculturel ou la guerre, 2005, Imprimerie MSM Ltd., Ile Maurice

L’interculturel ou la guerre, Issa Asgarally, 2005, Imprimerie MSM Ltd., Ile Maurice

Une nouvelle manière de voir et d’agir

« Les causes profondes de la violence et de la guerre ne changent pas au gré du temps. Ce sont toujours  l’avidité, l’injustice, les inégalités, l’arrogance et la démesure. Il faut reconnaître que la culture vient paradoxalement s’y ajouter. Paradoxalement, car elle  est théoriquement associée à la paix, au rapprochement, voire à la communion, entre les hommes et les femmes. Dans les faits, cependant, la culture peut mener à la guerre ou à la paix.  Rappelons-nous que la colonisation et l’esclavage avaient un fondement culturel et reposaient sur une hiérarchisation des races qui justifiait que les races dites supérieures “civilisent” les races  dites inférieures. Ou la culture peut être associée à des actes inhumains : des survivants des camps de concentration nazis racontent qu’on y diffusait de la musique de Wagner…

Il nous faut d’urgence une nouvelle manière de voir et d’agir. C’est tout l’enjeu de l’interculturel. Que la culture n’alimente plus la violence et la guerre, mais qu’elle nous aide à vivre ensemble.

C’est une nouvelle manière de concevoir l’identité, de transcender le multiculturalisme, de promouvoir le véritable échange entre les cultures,  de penser et de formuler les expériences historiques,  de refuser la thèse du “choc des civilisations”, de désamorcer la “guerre des langues”, d’analyser  les relations entre la culture, l’information et la communication à l’heure de la mondialisation, de construire des passerelles entre les littératures du monde, de former et de développer la pensée critique grâce à l’apport de la philosophie, d’explorer la dimension culturelle et non cultuelle du religieux. Et, finalement, d’introduire cette nouvelle manière de voir et d’agir à l’école, espace commun de rencontre et de vie. Une telle perspective renferme, on le voit, les sens anthropologique et esthétique de la culture, c’est-à-dire, d’une part, l’ensemble des coutumes, des modes de vie d’un peuple, d’autre part, la peinture, la sculpture, la musique, la danse, le théâtre, la littérature, l’histoire.

Quels sont les fondements de l’interculturel? Il s’agit de revenir sur les divisions et les conflits qui ont nourri pendant des décennies l’hostilité et la guerre, de les concevoir autrement. Non pas de réduire  la différence, car force est de reconnaître le rôle constitutif des différences naturelles et culturelles dans les relations humaines. Mais de remettre en question l’idée que la différence implique nécessairement l’hostilité, un ensemble réifié et figé d’essences antagonistes, et une connaissance réciproque, construite sur cette opposition, qui considère l’autre comme un adversaire. »

Le manteau d’Arlequin de l’identité

« Il est grand-temps d’adopter une autre conception de l’identité qui ne soit ni réductrice ni figée. Ni réductrice pour qu’elle ne devienne pas meurtrière. Ni figée pour qu’elle soit le plus riche possible.

Lorsqu’un individu naît, il va se développer, certes, dans un univers culturel qui a déjà ses propres codes, ses références et qui vont influencer dans une large mesure son identité. Mais la construction identitaire participe d’un processus dynamique. L’individu construit son identité avec des appartenances collectives imposées, d’autres librement choisies, et aussi d’autres qu’il rejette. Contrairement à ce que certains militants ou groupes de pression, voire même certains intellectuels, revendiquent, l’identité humaine  n’est ni naturelle, ni stable. Cette définition de soi et des autres est le fruit non pas d’un simple exercice mental, mais d’un processus historique, social, intellectuel et politique élaboré. La construction d’une identité est liée à l’exercice du pouvoir dans chaque société, et n’a rien d’un débat purement académique. Nous ne subissons pas qui nous sommes, nous ne l’héritons pas, mais nous le construisons ensemble sans cesse, et nous le faisons tous ensemble, avec tous les conflits que cela implique.

Ce que nous sommes identiquement, c’est l’intersection, changeante dans la durée, de cette variété d’appartenances. L’identité est un manteau d’Arlequin, que nous cousons et tissons sans cesse, qui est plus libre et souple que la carte de nos gènes. Pourquoi défendre à tout prix l’une de nos appartenances ? Multiplions-les pour enrichir notre identité, pour la rendre plus heureuse et plus forte. Nous l’honorerons mieux en la délivrant de l’appartenance que nous désirons défendre.

Ainsi, ni réductrice, ni figée, la nouvelle conception de l’identité repose sur la multiplication de ses appartenances dans le but d’enrichir son identité. Loin des identités meurtrières, “mon identité, c’est ce qui fait que je ne suis identique à aucune autre personne”. C’est mon ADN. Dans ce sens, deux adultes de la même famille, voire deux vrais jumeaux, peuvent ne pas être “identiques” en tous points. La somme des appartenances de l’un n’est pas nécessairement celle de l’autre, ce qui fait qu’ils auront deux identités différentes.

On peut même se réclamer de plusieurs appartenances dans un seul domaine. J’aime Port-Louis, où je suis né et où j’ai grandi, mais j’aime également Quatre-Bornes , où je vis. J’appartiens à ces deux villes de Maurice, mais mon cœur est aussi à Saint Denis de la Réunion, Paris,  et Nice, où j’ai étudié. Et que dire de Londres, Dakar, Helsinski et Hué ( Vietnam), où j’ai séjourné et que j’aime aussi ? Ne me demandez pas de renier l’une ou l’autre. Je les aime toutes ! »

Au-delà du multiculturalisme

« Le multiculturalisme est représenté à Maurice par les slogans Unité dans la diversité, Nation arc-en-ciel, etc. C’est une simple juxtaposition ou mosaïque des cultures, des modes de vie. Bien sûr, dans des pays pluriethniques, comme l’île Maurice, colonisés pendant des siècles par les puissances européennes, le multiculturalisme est un acquis, car c’est une grande réalisation que d’avoir préservé les cultures des pays de peuplement  contre vents et marées.

Cependant, le multiculturalisme, qui est de loin préférable à l’affrontement interethnique, à la guerre civile, ne saurait suffire en ce début de siècle. Nous ne pouvons plus nous contenter du multiculturalisme, car il peut devenir l’antichambre de l’ethnicisme. Dans une perspective multiculturelle, l’unité nationale devient “la somme totale de toutes les gratifications ethniques”. Le risque du multiculturalisme est de mettre des gens dans des boîtes et d’ethniciser notre vision de la société. On réduit “la personne à une catégorie et l’individu à un collectif”. Et on assigne des “représentants” à ces collectifs qui sont seuls habilités à parler de leurs “cultures” respectives. Le champ est alors libre pour que les fanatiques de tous poils imposent des “identités meurtrières”.

Si elle reste au stade du multiculturalisme, les nouveaux dangers qui sont apparus risquent de mener la société mauricienne vers la dislocation, la guerre civile. Déjà en 1968, un peu avant l’accession de Maurice à l’indépendance, des bagarres dites raciales avaient opposé les habitants de confession musulmane de Plaine Verte, une banlieue au nord de la capitale, à ceux de confession chrétienne de Roche Bois, une banlieue voisine. L’ordre et la paix furent rétablis par les troupes britanniques. Pas plus tard qu’en février 1999, le sentiment d’injustice ressenti après la mort en cellule policière d’un chanteur populaire — accusé d’avoir fumé du haschich en public – a mené rapidement le pays au bord d’un affrontement interethnique, cette fois entre les habitants de confession hindoue et ceux de confession chrétienne. L’arc-en-ciel s’est estompé puisque c’est sa nature même d’être éphémère. La mosaïque a volé en éclats, révélant sa fragilité. Au fond, lorsque des gens vivent dans des compartiments mentaux – et parfois physiques, car les ghettos existent –, lorsqu’ils voient la société en termes de « tribus » ou de « communautés », avec des chefs dûment accrédités, les sentiments d’injustice et de frustration deviennent très vite des catalyseurs d’une explosion sociale. »

Des individus “interculturels”

« L’objectif d’une  éducation interculturelle est la formation d’individus “interculturels”. Les sociolinguistes distinguent désormais entre société multilingue et  locuteur multilingue: on peut avoir des locuteurs “monolingues”, qui parlent une seule langue, dans une société multilingue, c’est-à-dire où sont parlées plusieurs langues. Voilà pourquoi il est indispensable de mettre l’accent autant sur l’individu “interculturel” que sur la  société interculturelle.

Une éducation interculturelle contribuerait à rendre l’avenir moins violent. Elle pourrait éviter aux Mauriciens d’être les protagonistes du film dont ils ont vu jusqu’ici une bande-annonce incendiaire: les émeutes de février 1999. Sur le plan international, la pertinence d’une telle éducation est évidente. Observons avec quelle facilité et quelle rapidité  les attentats du 11 septembre 2001 ont permis aux deux camps en présence d’évoquer, du moins dans leur rhétorique,  un clash of civilizations ( “choc de civilisations” )!

Dans un article Sur la réforme de l’enseignement, Marc Bloch, historien français, torturé et fusillé en 1944 par les Nazis,  écrivit avec  clairvoyance les lignes suivantes: « Dans le présent même, il importe bien davantage à un futur citoyen français de se faire une juste image des civilisations de l’Inde ou de la Chine que de connaître, sur le bout du doigt, la suite des mesures par où ‘l’Empire autoritaire’ se mua, dit-on, en ‘Empire libéral’ ». Plus de 60 ans après, l’on peut se demander si l’on s’est rapproché ou pas de cet idéal. »