J.M.G. Le Clézio

J.M.G Le Clézio

Texte de J.M.G Le Clézio lu par Issa Asgarally au ColloqueL’intégration / exclusion des minorités à la lumière de l’interculturel  ( Université de la Réunion, Ile de la Réunion, 26-27 mai 2009 )

« La grande boucherie de 39-45 aura eu pour conséquence l’accélération du mouvement de décolonisation qui a abouti a l’indépendance de la plupart des pays soumis à l’impérialisme des cinq grandes puissances, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Japon.

Cette indépendance conquise de haute lutte a permis l’entrée des cultures autrefois minoritaires dans le concert international.  Des voix nouvelles, des chants nouveaux ont pu se faire entendre.  Mais l’essentiel reste à faire. Lorsqu’on parle de philosophie en Occident, l’on oublie encore aujourd’hui l’apport de la pensée de l’Inde, de la Chine, du Mexique préhispanique, de l’Afrique et de l’Océan Pacifique. L’art de ces sociétés est entré dans les musées, et il faut s’en réjouir, même si on peut regretter que ce soit sous la forme d’ « art premier”. Le classicisme en musique n’ est plus réservé au seul répertoire européen – le jazz, la musique persane ou andalouse, le raga indien ont ouvert une brèche dans le rempart d’indifférence des Etats dominants. Les littératures ‘du monde entier’ peuvent être lues partout, grâce aux traductions. On peut regretter que les médias soient dominés par les cinq langues colonisatrices, mais l’important est que la pensée circule.

Un autre danger apparaît cependant aujourd’hui qui compromet l’avancée vers l’équilibre interculturel. C’est la faille de plus en plus béante qui divise le monde, non plus selon les lignes fractales inventées naguère par Samuel Huntington et les théoriciens nord américains de l’Institute for War and Peace – mais suivant les disparités économiques. Cette rupture sépare une immense masse déculturée et aliénée d’une élite à la fois raffinée et autoritaire, qui lui impose ses modèles politiques et substantifiques.

Face à ce danger, l’interculturel est le seul recours, parce qu’il milite pour la rencontre et la négociation, dans la multiplicité des modèles.

Certains peuples ont avancé plus vite que d’autres dans cette pratique. Si l’on devait, en s’inspirant d’Amartya Sen, établir un tableau du développement selon l’interculturel, en tête figureraient les pays d’ Amérique latine tels que la Bolivie et l’Equateur, d’Afrique tels que le Ghana et le Nigeria, et bien sûr les terres créolophones, Antilles, Guyane, Mascareignes…  A l’autre bout de la liste figureraient  les anciennes nations coloniales, et les Etats Unis d’Amérique, qui peinent à accéder au pluriculturel – et pour lesquels l’intégration des minorités passe obligatoirement par la perte de leur langue et de leur identité.

La crise mondiale que nous traversons – non seulement économique mais aussi philosophique et écologique – est plus qu’un avertissement. Dans le combat pour l’interculturel, il ne saurait y avoir d’acteur secondaire. Chaque voix, chaque visage est indispensable pour réaliser notre liberté collective, si chèrement acquise. »

J.M.G. Le Clézio,
Séoul  2009-05-06

Allocution de J.M.G.Le Clézio lors de la remise du titre de Docteur en Lettres Honoris Causa de l’Université de Maurice.

« Etre d’une culture, ce n’est pas être d’une couleur de peau, d’une couleur d’yeux ou d’une couleur de vêtements. Etre d’une culture, c’est être d’une langue, d’une mémoire, c’est se construire avec ces merveilleux moyens de connaissance et d’introspection que sont la littérature et les arts.

Un homme, une femme qui n’auraient à leur disposition pour connaître le monde que leurs cinq sens seraient dans la situation que décrit la parabole du philosophe soufi Jalal el-Din Roumi, dans laquelle trois hommes enfermés dans l’obscurité doivent rendre compte de leur rencontre avec un éléphant. L’un parle de colonnes parce qu’il a touché ses pattes, le deuxième d’éventails parce qu’il a touché ses oreilles, et le troisième d’un serpent parce qu’il a trouvé sa trompe.

La grande question de l’identité se pose à chacun de nous tôt ou tard. Doit-on construire son identité sur une territorialité, sur une communauté historique, sur une caractéristique tribale ou culturelle? Alors se multiplient les barrières, les exclusions. C’est concevoir une littérature qui serait seulement au service d’une seule communauté, et qui ne pourrait que relater le chronique d’une expérience particulière. Comment pourrait-on lire Proust sans être né à Paris, Faulkner loin du comté de Yoknapathawpa ( Mississippi ), comment lire Marcel Cabon dans être de l’océan Indien? Les exemples récents nous ont montré les dangers de l’exclusion, et les horreurs que peuvent générer le nationalisme et la confiance aveugle dans la pureté ethnique, ou dans un intégrisme religieux.

C’est d’une autre identité qu’il doit être question aujourd’hui, à la veille d’un nouveau millénaire. Une identité qui permettrait de conjuguer la spécificité culturelle de chacun et les grandes exigences de la fraternité humaine, à propos de l’injustice, des abus de l’enfance, des mauvaises conditions réservées aux femmes, à propos des guerres modernes dont les premières victimes sont civiles, à propos du déséquilibre économique mondial et de ces nouvelles frontières intérieures dressées contre la pauvreté, à propos des dangers que les puissances industrielles font courir à l’environnement. »