Le Monde

Le Monde – 08.07.2010

Force de dissuasion littéraire

Ça pourrait être une devise latine : “si vis pacem para librum.” Si tu veux la paix, si tu souhaites dépasser les antagonismes brutaux et approcher la complexité du monde, alors lis, compare, relativise, évite de foncer tête baissée dans le premier conflit venu. Oui, les Anciens ont tous dit cela. Le rôle civilisateur de la littérature est une idée très vieille et très banale.

Bien moins banal en revanche est l’effort qui consiste à la mettre en pratique. C’est ce qu’a entrepris J.M.G. Le Clézio avec sa Fondation pour l’interculturel et la paix qu’il a basée sur l’île Maurice et qui, avec le soutien des Nations unies, lance ses premières actions.

Pourquoi implanter un projet si ambitieux sur ce minuscule confetti de l’océan Indien ? L’île du Chercheur d’or n’est-elle pas celle du brassage, où le moindre chauffeur de taxi, né de mère musulmane et de père hindou, étudie en anglais, converse en français ou en créole et s’excuse de sa maîtrise imparfaite du mandarin ? “Ce pays peut sembler infime par sa taille et son pouvoir économique, mais il est vaste par l’expérience, explique le Prix Nobel qui a aussi la nationalité mauricienne (son père, médecin, était né dans l’ex-colonie britannique). Comme la plupart des îles à sucre colonisées, il a connu tous les drames de l’histoire, sauf un qu’il ne saurait envier aux grandes nations, la guerre.” Comme Glissant, Le Clézio pense que“les îles ont cent ans d’avance sur les sociétés continentales en matière de rencontre interethnique et religieuse”. Mais leurs modèles sont fragiles. Les émeutes liées à la mort du chanteur Kaya (1999) montrent bien que “la poudrière peut détoner à tout instant”.

Et c’est là que les livres entrent en jeu. “Ils sont le levier de l’éducation interculturelle, une formation fondée sur la lecture des textes de l’autre et sur l’apprentissage de ses mythes”, explique le linguiste et sociologue Issa Azgarally, pilier de la Fondation et auteur de L’Interculturel ou la guerre (2005). Pour cela, quoi de mieux, par exemple, qu’une anthologie des contes fondateurs de toutes les ethnies pour intérioriser dès l’enfance les représentations du voisin ? Une malle aux livres – des fictions de toutes les aires culturelles – tourne déjà dans les écoles primaires, alimentée par les éditeurs de Le Clézio, dont Grove Atlantic et Gallimard, et accompagnée de panneaux mobiles sur l’identité.

Rien de “spectaculaire”, une vision à long terme pas du tout dans l’air du temps : ici ou là, le projet fait douter – M. de Chazal déjà parlait de creuset de civilisation ! “Il peut paraître naïf, convient Le Clézio, mais j’y crois fort. L’interculturel n’est pas un luxe d’intellectuel, c’est une nécessité pour échapper à la violence et à l’enfermement communautaires”. S’il réussit dans son laboratoire de Port-Louis, Le Clézio exportera ses expérimentations – “La Corée du Sud est intéressée, pourquoi pas la France ? La planète est notre île à tous…” S’il réussit, il aura inventé la force de dissuasion littéraire.

Florence Noiville


Le Monde – 05.02.2010

Le Clézio lance une fondation interculturelle

Le Prix Nobel de littérature J.M.G. Le Clézio vient de lancer la Fondation pour l’interculturel et la paix, dont l’objectif est de promouvoir la connaissance des cultures du monde et leurs interactions. Cette fondation, dont le siège est à l’île Maurice, a reçu le soutien du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Parmi ses premiers projets figurent des expositions itinérantes dans les écoles et la mise en place d’un plan Livres pour tous consistant à offrir aux enfants démunis des ouvrages issus de toutes les aires culturelles.