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Tzvetan Todorov
Le débat, No. 42, 1986, Editions Gallimard
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Les cultures ne sont pas des trains en mouvement
« On peut d’abord constater que, dans ses énoncés les plus généraux et les plus programmatiques, telle la leçon inaugurale au Collège de France, Lévi-Strauss affirme la vocation universelle de l’ethnologie. Il rappelle à ce propos l’existence d’une tradition dans l’ethnologie française dont l’ancêtre est Marcel Mauss : c’est en s’en réclamant que Lévi-Strauss définit le but dernier de l’ethnologie, celui d’atteindre certaines formes universelles de pensée et de moralité ( Anthropologie structurale, II, 1973 ) et formule ainsi la question qu’elle s’est toujours posée : celle de l’universalité de la nature humaine ( AS, II). On reconnaît ici le vocabulaire et les aspirations de la philosophie des Lumières : il existe une nature humaine, constante et universelle, qui se manifeste aussi bien dans les formes de pensée et de connaissance ( l’établissement du vrai et du faux ) que dans celles du jugement ( la recherche du bien et du mal ). Dans un esprit toujours bien classique, Lévi-Strauss semble attribuer une place dominante à l’universel : « Les différences superficielles entre les hommes recouvrent une profonde unité ( AS, II ), la profondeur étant traditionnellement mieux estimée que les surfaces.
( … ) Voici que le programme universaliste général ( de Lévi-Strauss ) s’avère d’un relativisme moral radical : toute société est imparfaite, aucune n’est meilleure qu’une autre, donc le totalitarisme – pour ne prendre que cet exemple – vaut la démocratie. C’est ce que suggère la célèbre comparaison des cultures avec des trains en mouvement : il n’existe pas de point fixe – c’est-à-dire hors culture – à partir duquel on puisse juger les autres. Nous estimons qu’une culture se développe, croyant porter par là un jugement objectif la concernant ; en réalité, tout ce dont nous témoignons est qu’elle se meut dans la même direction que nous. Ou bien nous croyons, au contraire, que telle autre culture stagne : là encore illusion d’optique, nous ne désignons en fait que la différence de direction entre notre mouvement et le sien. C’est à ce point de l’argumentation que Lévi-Strauss recourt à l’image qu’on emploie pour expliquer les premiers rudiments de la théorie de la relativité. Afin de montrer que la dimension et la vitesse de déplacement des corps ne sont pas des valeurs absolues, mais des fonctions de la position de l’observateur, on rappelle que, pour un voyageur assis à la fenêtre d’un train, la vitesse et la longueur des autres trains varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens opposé. Or, tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train ( Anthropologie structurale, II).
L’image des trains en mouvement est peut-être bonne pour visualiser quelques éléments de la théorie des la relativité en physique ; mais suffit-elle à justifier le relativisme moral ? L’être humain est-il vraiment prisonnier du train de la culture dans laquelle il a grandi, sans aucune possibilité de prendre du recul ( ou même de sauter du train ) ? Un déterminisme culturel a remplacé le déterminisme racial cher à Gobineau ; mais l’un n’est pas moins absolu que l’autre. L’ethnologie ne se définit-il pourtant pas par une expérience de détachement par rapport aux coutumes et aux valeurs propres à sa société ?
( … ) L’image des trains engagés chacun dans une direction différente, que les passagers ne peuvent modifier, décrit mal la condition humaine : l’homme n’est pas une île, dit le poète, mais un point du continent ; les cultures ne sont pas des trains lancés dans le chaos par un aiguilleur fou : les interactions, les confluences même sont possibles, voire inévitables. »
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